LES CEVENNES
Deux poèmes me situent
L’ENFANT POETE
Je me tourne vers toi divine Polymnie
Dont l’amour se complait auprès des rimailleurs !
Oh toi dont la bonté se voudrait infinie,
Merci de m’inspirer tous ces quatrains railleurs.
Oui je m’adresse à toi comme un fils à sa mère,
Pour évoquer ici les souvenirs lointains
De ce temps révolu, de ce temps de naguère,
De mes soirs éreintés, de mes joyeux matins …
Quand, la première fois, tu m’as rendu visite,
J’avais cinq ou six ans et je ne savais pas
Que le poète enfant grandissait bien trop vite,
Ni qu’une fée au ciel guidait ses premiers pas.
Te souviendras-tu bien de cette folle course
Dans la bruyère en pleurs et sous l’arbre chenu,
Lorsque j’allais, frondeur, dénicher une source
Jaillissant doucement d’un aven inconnu !
Le mince filet d’eau dont se jouait les merles
Dévié par ma main tombait sur mes genoux
Et j’étais tout à coup éclaboussé de perles
Scintillant au soleil comme feux de bijoux.
Au châtaignier voisin je volais une feuille
Que je pliais en deux pour faire un gobelet,
Je buvais à plus soif et sans que je le veuille
Cela faisait du bien à mon corps gringalet.
Puis, le cœur réchauffé par cette froide manne,
Après avoir mordu dans un champignon cru,
J’empruntais le chemin jadis tracé par l’âne
Pour descendre au côté de l’eau claire du ru.
Dès que ce vagabond en rencontrait un autre,
Il grossissait d’orgueil saluant l’arbrisseau
Qui se mirait en lui sérieux comme un apôtre,
Mais jaloux de me voir admirer son ruisseau.
Il cachait en son lit de magnifiques pierres
Plates comme un bouton ou rondes comme un œuf,
Et les cristaux de quartz par des jeux de lumières,
Etaient paillettes d’or belles comme un sou neuf.
Las d’avoir descendu le flanc de ma montagne
J’aimais me reposer en arrivant au pré,
Et me penchant sur l’onde, inondé de campagne,
J’avais sous moi le ciel insondable et diapré.
Alors, naïvement, je jetais un brin d’herbe
Que le courant fougueux emportait avec lui ;
Les rayons du soleil venaient tomber en gerbe
Sur ce fétu dansant pour qui Phébus a lui.
Ainsi moi je rêvais en le voyant sous l’aune,
Que mon bateau serait demain sue le gardon
Et que, dans quelques jours, il rejoindrait le Rhône
Pour s’y laisser, serein, aller à l’abandon.
Je le voyais déjà loin du port de Marseille
Au-delà de la mer, dans un royaume astral,
Je vivais à son bord aventure pareille
A celle que j’avais les jours de grand mistral.
Te souviendras-tu bien aussi des jours d’orage
Lorsque tu délavais le vallon odorant ?
Tu le faisais pleurer quand riait mon visage
Et tu donnais alors à la truite un torrent.
De tous ces grands bonheurs je te sais gré ma muse,
Et tu m’as tant appris et d’hiver et d’été,
Qu’à ne pas t’honorer je n’aurais pas d’excuse,
Toi tu m’as inculqué la sensibilité.
Plus tard, si l’on te dit : « Il a bien de la chance
D’avoir été choisi pour naître en ton berceau ! »
Laisse aux fous l’impudeur, l’envie et l’insolence,
Dis-leur : « non, celui-là, je l’ai pris au ruisseau. »
LA BAUME AU CŒUR
Entre Alès et Florac, tout au cœur des Cévennes
Se niche Saint-Privat où je reviens souvent
Evoquer à loisir les ombres souveraines
De nos aïeux dont l’âme est complice du vent.
Que tu sois résident, touriste ou de passage,
Ouvre bien grands tes yeux à tout jamais charmés,
Goûte aux plaisirs offerts par notre paysage
Qui s’incruste en ton cœur même les yeux fermés.
Cherche les souvenirs cachés dans la bastide
Qui découvre alentour de la Rivière au Col,
Elle a pour nom « La Baume » et n’a pas une ride
Fière d’avoir gardé son passé cévenol.
Si tu peux sans pleurer regarder la montagne
Qui dresse devant toi son sommet couronné,
Sache qu’un souvenir m’habite et m’accompagne :
C’est derrière ce mont que mon grand-père est né.
Et tout à l’opposé, derrière toi peut-être,
Au bourg de Saint-Frézal dans un lieu-dit « Paumier »,
Naquit chez les Martel, Célina, notre ancêtre
Dont le regard d’amour me revient en premier.
A l’heure où l’homme usé sent refroidir ses membres
Et cherche avidement où déposer son faix,
C’est ici qu’il prévoit d’ensevelir ses cendres
Car c’est seulement là qu’il peut trouver la paix.
Guy Geeraert
Sociétaire des Poètes Français
Février 2003